Si vous vous aventurez aujourd’hui dans les forêts de Colombie-Britannique, une drôle de surprise pourrait vous attendre : un imposant camion garé pour la nuit, avec une véritable maison artisanale construite sur son plateau arrière. L’International 4800, un mastodonte conçu à l’origine pour des travaux tout-terrain, a été entièrement réinventé en un sanctuaire fantasque, chauffé au bois et totalement autonome.
Un « vilain petit camion » devenu magnifique

Le projet a mis cinq ans à voir le jour, après l’achat du véhicule en 2013 par une femme qui en a fait un véritable projet de cœur. Celle qui préfère se faire appeler simplement Kai raconte avoir baptisé son camion « The Ugly Truckling » (« le vilain petit camion »), en clin d’œil au conte du vilain petit canard, qu’elle a toujours adoré. Elle se décrit elle-même, enfant comme adulte, comme quelqu’un d’un peu maladroit et décalé — mais tout comme le canard de l’histoire, explique-t-elle, le camion est parti de rien pour devenir, selon elle, secrètement magnifique.
De l’extérieur, ce camion-maison ressemble en effet à un décor tout droit sorti d’un dessin animé Disney. Un bardage en bardeaux de cèdre habille l’ensemble de la structure, des fenêtres centenaires récupérées apportent lumière et caractère, et une porte hollandaise fabriquée à la main, ornée de vitraux incurvés, donne à l’entrée des airs de décor de conte féerique en pleine forêt.
Tout construire, pièce par pièce

Kai, aujourd’hui trentenaire, se souvient qu’à son arrivée, le camion n’avait ni électricité, ni eau courante, ni plomberie — seulement une boîte posée sur des roues. Elle a alors entrepris de tout construire, petit à petit, autour d’elle. Aujourd’hui, l’habitat dispose de la plupart des commodités modernes ; il n’est pas encore totalement achevé, mais elle le trouve confortable, et surtout bien à elle.
Elle a fabriqué elle-même la fameuse porte d’entrée, en utilisant du verre ancien parsemé de petites bulles d’air, pour reproduire l’aspect des vitrages historiques que l’on trouve dans les vieux pubs britanniques. Son objectif : donner à la maison une impression de vie propre, comme si elle avait évolué naturellement au fil du temps, plutôt que d’avoir été simplement posée là par un architecte.
Un intérieur de 18 m² débordant de détails

À l’intérieur, chaque recoin de cet espace d’environ 18 m² regorge de détails et de personnalité. On y trouve notamment une fenêtre ronde, elle aussi fabriquée à la main par Kai, après avoir découvert qu’en acheter une lui aurait coûté l’équivalent d’environ 5 000 dollars canadiens. Face à ce prix, elle a préféré apprendre à en construire une elle-même — un élément dont elle est aujourd’hui particulièrement fière.
Un petit poêle à bois permet de garder le camion bien au chaud durant les hivers canadiens glaciaux, où les températures sont autrefois descendues jusqu’à -33 °C. La cuisine, elle aussi entièrement faite maison, comprend un profond évier de style ferme équipé d’un robinet en cuivre qu’elle a conçu elle-même, des carreaux décoratifs à motifs botaniques réalisés par une amie, ainsi que de vieux contenants en cuivre transmis par sa communauté de vie hors réseau.
Un chat pour compagnon de route

INSTAR IMAGES/PROFIMEDIA
On trouve également un lit d’appoint escamotable doté de rangements cachés, un coin repas qui fait aussi office d’espace de travail, ainsi que des toilettes à compost installées à côté de placards fabriqués à la main avec du bois ayant appartenu à son grand-père aujourd’hui décédé. En grimpant à l’échelle de voilier pliante, on découvre la mezzanine qui sert de chambre à Kai — un espace qu’elle partage avec son chat de 16 ans, Opie.
Elle raconte qu’une amie avait trouvé Opie dans une benne à ordures, et qu’il vit avec elle depuis 2019. Le chat adore le camion : l’été, il la suit partout et supervise ses travaux, tandis que l’hiver, ne pouvant sortir, il se montre un peu plus grognon — sans jamais cesser, selon elle, de faire pleinement partie de l’équipe.
Une vie pas toujours tranquille

La vie en camion n’est pas exempte de rebondissements. Kai se souvient d’un épisode marquant où le véhicule a bien failli basculer dans une gravière : le pneu arrière patinait et le camion commençait à s’incliner dangereusement, jusqu’à ce qu’un ami parvienne, in extremis, à le tirer de là à l’aide d’une chaîne attachée à son pick-up. Une autre fois, lors du tournage d’une publicité télévisée, l’équipe de production avait insisté pour qu’elle fasse rouler le camion par-dessus un trottoir, ce qui avait fini par tordre une partie de la mezzanine — un souvenir qu’elle raconte aujourd’hui en riant, malgré la contrariété du moment.
Malgré ces péripéties, Kai estime que les bénéfices l’emportent largement sur les désagréments. Elle se souvient avoir été particulièrement anxieuse et sujette à des coups de déprime lorsqu’elle vivait en ville, alors qu’ici, elle ressent avant tout la paix et la liberté. Des ours peuvent bien traîner dans la cour de temps à autre, dit-elle, elle préfère largement cela à devoir affronter les embouteillages.
Un succès inattendu sur les réseaux sociaux

Kai ne s’attendait absolument pas à ce que son projet un peu excentrique connaisse un tel succès en ligne. C’est sur les conseils d’une amie qu’elle a fini par publier ses vidéos sur TikTok, où elle compte aujourd’hui 11,6 millions d’abonnés. Elle décrit avoir été submergée par les réactions : beaucoup de personnes ont manifestement apprécié de voir une femme construire elle-même sa propre maison, alors que l’idée reçue veut que seuls les hommes vivent hors réseau et bricolent ce genre de projet. Elle affirme avoir depuis rencontré de nombreuses autres femmes engagées dans la même démarche.
Pour celles et ceux qui envisageraient de suivre son exemple, Kai a toutefois un message sans détour : il faut accepter une bonne dose d’inconfort, car ce mode de vie demande beaucoup plus de travail que ce que laissent penser les réseaux sociaux. Selon elle, la vie la plus simple reste de louer un petit appartement à côté d’une épicerie — ici, c’est plus difficile, mais tellement plus gratifiant.
Un nouveau chapitre à venir

Kai s’apprête aujourd’hui à ouvrir un nouveau chapitre de sa vie : elle va bientôt se marier avec son compagnon, Ben, et le couple vient d’acquérir son propre terrain, hors réseau. Après sept années passées sur un terrain loué, ils sont enfin prêts à s’enraciner durablement : ils comptent y conduire leur camion-maison, l’y installer de façon permanente, puis entamer ensemble la construction d’une véritable propriété autonome.